L’extrême brièveté d’un style tout d’ellipses, le laconisme paresseux de la moquerie, l’inanité élégante du projet : tout me séduit dans Paludes. Comme Monsieur Teste de Valéry, c’est une blague de potache qui se mue en chef-d’œuvre. La première phrase encourage l’analyse (tout en la ridiculisant) : « Avant d’expliquer aux autres mon livre, j’attends que d’autres me l’expliquent. » Pardonnez Gide, il ne sait pas ce qu’il fait. J’aime les livres pour écrivains : les lire vous donne l’illusion d’en être un. Chaque lecteur se sent investi d’une mission sacrée. À présent que la littérature sur papier va disparaître, comment ne pas verser une larme de crocodile sur ce petit livret capricieux publié en 1895 qui raconte l’histoire d’un auteur à court d’inspiration, lequel reçoit des visiteurs circonspects, pour leur lire des extraits d’un livre qui n’existe pas ? D’aucuns prétendent qu’il s’agit d’une satire du milieu littéraire mais je préfère croire (comme Nathalie Sarraute et Roland Barthes) que c’est le premier récit du XXe siècle. Et d’ailleurs que signifie ce titre : Paludes (« marais » en latin) et son héros Tityre (allusion aux Bucoliques de Virgile[2]) ? Page 18, Gide répond : « C’est l’histoire d’un célibataire dans une tour entourée de marais. » Un écrivain fait un métier absurde : un écrivain ça raconte des histoires pathétiques, ça pérore durant des heures sur une chose inutile, ça cherche sa voix — et sa voie — dans l’obscurité. Paludes est un écrit sur l’écriture, un roman sans roman, un making of, un travail sans résultat. Depuis ses origines, le roman rabâche Don Quichotte : la parodie du rêve d’un fou. L’important c’est de glousser : « Indécision des reflets ; algues ; des poissons passent. Éviter, en parlant d’eux, de les appeler des “stupeurs opaques”. » Je ne sais pas pour vous, mais moi ces stupeurs opaques me font pouffer. C’est peut-être de l’humour de khâgneux mais comme je n’ai pas fait hypokhâgne, j’apprécie que le « contemporain capital » se foute de sa propre gueule : « J’ai peur que ce ne soit un peu ennuyeux, votre histoire », dit Angèle. Ensuite, Gide a perdu son sens de l’humour (à vie) quand il a écrit Les Nourritures terrestres. Et le XXe siècle débuta.
C’est depuis Paludes que la littérature a le droit de pratiquer le second degré. La sincérité est souhaitable mais plus obligatoire ; de temps à autre, si l’on n’abuse pas trop de la mise en abyme (quelle affreuse chose qu’un auteur qui se regarde écrire !), il n’est pas interdit de faire confiance à l’intelligence de son lecteur pour sourire de la pitoyable condition de scribouillard prétentieux. On ne lit plus en 2011 comme en 1895, et cela, c’est aussi à Paludes qu’on le doit. Bertrand Poirot-Delpech avait même publié un texte intitulé J’écris Paludes où il démontrait allègrement que lire et écrire n’étaient qu’une seule et même chose. Certains livres nous enseignent que lire exige du talent. Paludes a détruit la lecture innocente, paresseuse, naïve : c’est le Jacques le fataliste de notre siècle. Des centaines de milliers de romans ont voulu l’imiter : vous en avez lu combien, dans votre vie, de romans dont le héros est en train d’écrire un bouquin ? Aucun n’a retrouvé le génie ironique de Gide : c’est un texte de jeunesse (écrit à 25 ans) et pourtant c’est un chant du cygne. Comme tous les chefs-d’œuvre, Paludes est à la fois un point de départ et un point d’arrivée. Paludes ne sert qu’à être Paludes : le livre composite, imparfait, vain, le plus cohérent, parfait et indispensable de ma bibliothèque. « Nous avons bâti sur le sable / Des cathédrales périssables. »
« Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse — doublé d’un pasteur protestant qui s’ennuie. » André Gide est surtout un romancier subversif qui est devenu le symbole de l’écrivain vieux et chauve à plaid sur les genoux : on appelle cela un malentendu. Né et mort à Paris (1869–1951), ce protestant est l’un des premiers auteurs à pratiquer l’« outing » : il s’est affirmé homosexuel quand tant d’autres restèrent dans le placard toute leur vie (Proust, Mauriac, le général de Gaulle, non je déconne). Créateur de la NRF, il incarne la figure ultime du grand écrivain bourgeois qu’un punk bcbg devrait vomir, mais toute son œuvre crie l’inverse : liberté, capacité à changer d’avis (en 1937, Retouches à mon retour de l’URSS dénonce les excès du stalinisme vingt-cinq ans avant Soljénitsyne), pédophilie, langue de pute, bref toutes les médailles. Le prix Nobel de littérature qui l’a couronné en 1947 était une consécration à l’ancienneté. On est en droit de préférer son Journal à toute son œuvre pour sa finesse d’analyse et sa sincérité. Mais Paludes (1895) est un miracle, Si le grain ne meurt (1926) un des plus beaux autoportraits de langue française, et Les Caves du Vatican (1914) un roman fondateur de la notion d’acte gratuit (Lafcadio assassinant sans mobile Amédée Fleurissoire : « Que peu de chose la vie humaine ! »), et tout cela quarante ans avant L’Étranger de Camus.