2 Les années de formation



Car je suis au rang de l’élève et j’exige que l’on m’instruise.

Devise choisie par Pierre pour son sceau.


Malgré une étude intensive de l’époque de Pierre, de son action et de sa personne, de nombreuses énigmes, obscurités et divergences demeurent. Pourtant, documents et souvenirs, dus à la plume d’étrangers et de Russes, abondent. Vassili Klioutchevski qui ne considère pas, comme Sergueï Soloviev, que les réformes de Pierre ont un caractère révolutionnaire, écrit : « Ce fut une révolution, non dans les visées et les résultats, mais dans les procédés et dans l’impression que fit la réforme sur les esprits et les nerfs des contemporains1. » Les esprits et les nerfs sont en effet mis à rude épreuve, et pas seulement ceux des contemporains, comme en témoignent les décennies écoulées depuis ces propos de Klioutchevski. Le choc subi, y compris par les lointains descendants de Pierre, imprègne les points de vue sur le bâtisseur de Pétersbourg.

La plupart des contemporains s’accordent, dans leurs écrits, sur l’enfance, l’adolescence et la jeunesse de Pierre. On commence d’ordinaire par les événements qui devaient bouleverser l’enfant de dix ans et dont il porterait toute sa vie la marque : la révolte des streltsy, qui éclate en 1682, après la mort du tsar Fiodor. Proclamé tsar avec son frère Ivan, Pierre assiste à l’assassinat du boïar Matveïev et des frères de sa mère, la tsarine Natalia Narychkina. Ces impressions d’enfance expliquent l’impitoyable cruauté avec laquelle, seize ans plus tard, Pierre écrasera une nouvelle révolte des streltsy.

L’exécution sommaire des parents de la seconde épouse d’Alexis Mikhaïlovitch libère une place au Kremlin pour la régente Sophie, troisième fille d’Alexis et de sa première femme, Maria Miloslavskaïa. Les sept années de régence sont, pour Pierre, une époque de mûrissement. Très tôt, le tsarevitch apprend à lire et à écrire : alphabet, syllabes, lecture du Psautier, de l’Évangile, calligraphie. Puis, conformément à l’ancien ordre moscovite, il convient qu’il passe au stade supérieur et soit confié aux savants moines de Kiev, qui enseignent la grammaire, l’art oratoire, la rhétorique, la dialectique et la langue polonaise. Les frères aînés et les sœurs de Pierre ont suivi cet enseignement. Mais le futur empereur n’aura pas l’occasion d’acquérir un bagage scolastique. Sophie ne s’intéresse pas à son éducation, et la tsarine Natalia redoute les savants de Kiev et leurs disciples moscovites, qui jouissent de la protection de la régente.

Ne se montrant au Kremlin qu’à l’occasion de cérémonies officielles requérant la présence du tsar Pierre, Natalia et son fils vivent pour l’essentiel à Preobrajenskoïé et Kolomenskoïé, deux bourgs des environs de Moscou. Pierre ignorera donc l’instruction traditionnelle : son écriture restera, pour reprendre la formule d’un chercheur, « plus qu’effroyable », et il dédaignera la grammaire et l’orthographe. Il n’en sera pas de même pour les connaissances qui lui paraîtront utiles, qu’il assimilera rapidement et solidement.

Livré à lui-même, Pierre ne fait que ce qu’il lui plaît. Il se passionne pour deux domaines : la guerre et la technique. L’un et l’autre sont liés. Les jeux guerriers qu’il organise avec ses « régiments pour rire », deviennent de plus en plus sérieux. De vrais canons remplacent bientôt les jouets de bois. L’apparition de véritables armes à feu dans ses jeux, éveille l’intérêt de Pierre pour les métiers de menuisier, charpentier, tourneur. Les livres du palais, où sont consignées les dépenses de la famille royale, contiennent la liste des objets commandés à l’intention du jeune tsar : d’abord des jouets guerriers, puis de vrais armes, enfin un « établi de menuisier », une « panoplie de forgeron », etc. En 1686 – Pierre a alors quatorze ans –, les livres font état de la livraison, à Preobrajenskoïé, d’une importante quantité de matériau de construction : on bâtit, en effet, à proximité du bourg et selon le souhait de Pierre, une « ville pour rire » – une forteresse qui prendra le nom de Pressbourg.

La construction de fortifications, l’apparition de l’artillerie conduisent l’enfant à se familiariser avec les plans, les mesures, l’arithmétique. On a coutume, depuis le règne d’Alexis Mikhaïlovitch où la Cour éprouva le besoin de disposer de spécialistes, de s’adresser à la Nemietskaïa sloboda. Le Hollandais Franz Timmerman explique à Pierre à se servir d’un astrolabe, il lui enseigne « les mathématiques, les fortifications, le métier de tourneur et les feux d’artifice ». Une des conséquences de cet enseignement est l’emploi, par le tsar, de termes latins pour désigner, par exemple, les opérations arithmétiques : on ne dit plus slojenié mais additsia (addition), vytchitanié mais soubstraktsia (soustraction). Au bourg d’Izmaïlovskoïé, « Bethléem russe » selon Alexandre Soumarokov, l’enfant découvre, parmi d’anciens objets ayant appartenu au tsar Alexis, un bateau étranger. Timmerman lui explique qu’il s’agit d’un canot anglais qui peut marcher à la voile, sous le vent et contre le vent. On trouve un autre Hollandais, Christian Brandt (que Pierre appelle Karsten Brandt), pour réparer l’embarcation et apprendre au tsar à naviguer. Dès lors, la mer et la navigation deviennent, à jamais, la passion de Pierre. Déjà, son père, Alexis, avait songé à la nécessité d’une flotte. Un premier navire avait été construit à Astrakhan, L’Aigle. Mais les Cosaques de Razine y avaient mis le feu et le tsar avait abandonné cette lubie. Son fils, lui, se battra sa vie durant pour donner à la Russie une mer et une flotte.

Dans le canot remis en état, le jeune Pierre peut naviguer sur la Iaouza, bien que ce ne soit pas très commode car la rivière est étroite. Cependant, sur l’autre berge, se trouve la Nemietskaïa sloboda. Elle est à deux verstes de Preobrajenskoïé et, par l’eau, plus près encore. Pierre ne tarde pas à passer de la Iaouza au lac de Pereïaslavl (à côté du monastère de la Trinité) où l’on peut non seulement naviguer mais commencer à construire des bateaux.

Pierre grandit, ses jeux deviennent de plus en plus sérieux. À partir de son « armée pour rire », deux régiments sont formés : le Preobrajenski et le Semionovski, qui seront le noyau de la nouvelle armée régulière. L’engouement du jeune tsar pour les étrangers qui l’aident à créer une force militaire et lui font découvrir un monde nouveau, est de plus en plus manifeste. L’entière liberté laissée à l’adolescent, l’absence de traditions restrictives et de surveillance parentale développent en lui le rejet de toute contrainte et l’incapacité à supporter que son moindre caprice reste insatisfait.

La seule intervention importante, et malheureuse, de sa mère dans sa vie, écrit P. Milioukov, sera de le marier à Eudoxie Lopoukhina. La tsarine est pressée : son fils a seize ans et huit mois. Jolie mais indifférente à Pierre, Eudoxie est la fille d’un petit nobliau : les Narychkine ne veulent pas d’une alliance avec une grande lignée, susceptible de leur faire concurrence. La fiancée amène avec elle à la Cour au moins trente parents pauvres, tous Lopoukhine. Les cercles proches de Sophie en conçoivent une irritation qui rejaillit sur Natalia et Pierre. Ce n’est pas la seule raison de la tension croissante qui s’installe entre la régente et le tsar : Pierre est désormais majeur, puisque marié, or la régente songe de plus en plus à la couronne pour elle-même ; ils sont donc naturellement adversaires. Les partisans des deux camps font tout pour que les relations se gâtent. Sophie craint une attaque de ceux qu’elle nomme les « palefreniers de Preobrajenskoïé », et prépare les streltsy à assurer sa défense ; Pierre, de son côté, redoute une attaque des streltsy.

Dans la nuit du 7 au 8 août 1689, on prévient Pierre, à Preobrajenskoïé, qu’une troupe armée marche sur son palais pour « l’anéantir ». Les historiens ignorent à ce jour si le danger était réel et qui a lancé la nouvelle d’un mouvement des ennemis du tsar en direction de Preobrajenskoïé. On sait seulement qu’apprenant la menace imminente, Pierre s’enfuit au galop, en pleine nuit et en chemise, au monastère de la Trinité, abandonnant sa mère et sa femme, enceinte. Par la suite, Pierre ne montrera plus la moindre couardise ; à l’heure du danger, il fera au contraire toujours preuve de vaillance. Il se peut que sa fuite soit liée à ses souvenirs enfantins de la révolte des streltsy et des effroyables massacres dont il fut le témoin. Les contemporains notent qu’à compter de cette nuit, Pierre souffrit d’un tic nerveux qui lui tordait le visage. Lui-même attribuera ce handicap à sa peur des streltsy. À leur évocation, dira-t-il, « je frémis de toutes mes fibres ; rien que d’y songer, je ne peux m’endormir ».

Cantonné aux environs du monastère de la Trinité où il fait venir sa famille et ses troupes fidèles, Pierre exige que Sophie renonce au pouvoir. Les boïars et les streltsy, sur lesquels s’appuie la régente, lui refusent bientôt leur soutien. Peu à peu, Moscou rallie le tsar : patriarche, boïars, troupes régulières et la plupart des régiments de streltsy. Assuré de ses possibilités, Pierre adresse un message à la Nemietskaïa sloboda, ordonnant à tous les généraux, colonels et officiers étrangers, de paraître au camp de la Trinité, à cheval et armés de pied en cap. Le premier à prendre la décision de rallier Pierre est l’Écossais Patrik Gordon, général, l’un de ceux qui commandaient l’armée russe pendant la campagne de Crimée. Toute la Nemietskaïa sloboda le suit. « Notre arrivée au monastère de la Trinité, affirme le général Gordon dans son journal, fut décisive ; après cela, tous se mirent à se déclarer publiquement en faveur du jeune tsar2. »

Jusqu’alors, Pierre fréquentait surtout des artisans étrangers ; or voici que le rejoignent au monastère de la Trinité des militaires qui connaissent l’Europe et ont vu une vie différente de la vie moscovite. Certains resteront de longues années dans l’entourage de Pierre. Patrik Gordon est de ceux-là, de même que le préféré des étrangers, le Genevois Franz Lefort, venu à Moscou au temps d’Alexis Mikhaïlovitch ; il devait servir dans l’armée et y faire carrière, sans toutefois se distinguer particulièrement des autres colonels. Jusqu’à sa mort, Lefort sera l’un des hommes les plus proches de Pierre ; il racontera l’Europe au tsar, lui enseignera à boire et à bambocher. Parent de la tsarine Natalia (donc, du tsar), le prince Boris Kourakine a laissé des carnets passionnants sur l’époque de Pierre. Nombre de ses remarques sont entrées dans l’historiographie, sans référence à leur auteur. Kourakine qualifie Franz Lefort de « débauché français », mais il ajoute qu’il n’a pas la morgue de nombreux étrangers et que, jouissant de la bienveillance du tsar, il ne fait de tort à personne.

Assuré de la victoire, Pierre exige qu’on lui livre le chef du Prikaze des Streltsy, Fiodor Chaklovity, favori de la régente et, de l’avis général, organisateur du complot contre le tsar. Dans l’incapacité de résister, Sophie lâche Chaklovity et ses compagnons d’armes, qui sont exécutés après d’effroyables tortures. Vassili Golitsyne est exilé et Sophie enfermée dans un couvent.

Le 6 septembre 1689, Pierre écrit une lettre à son frère Ivan, lui expliquant la nécessité d’écarter Sophie du pouvoir et, se disant prêt à respecter son frère « comme un père », lui demande de l’autoriser à le libérer du fardeau des affaires d’État. Ivan est ainsi écarté lui aussi ; il ne remplira plus que nominalement ses obligations de tsar, jusqu’à sa mort en 1696.

Le 12 septembre, au nom de Pierre, de nouveaux responsables sont désignés pour toutes les administrations centrales de la Moscovie. « On peut considérer le 12 septembre, écrit le biographe du tsar, comme le véritable commencement du règne de Pierre. » Élu tsar à dix ans, Pierre demeure seul sur le trône à dix-sept ans (et quatre mois), mais il ne règne pas pour autant. Le pouvoir ne l’intéresse pas. Il incombe donc à la tsarine Natalia de gouverner le pays, mais comme, selon Boris Kourakine, elle est « incapable3 de gouverner et de peu d’intelligence », les rênes sont tenues par sa famille. Le prince Kourakine poursuit : « La régence de la tsarine Natalia Kirillovna fut on ne peut plus chaotique, insatisfaisante pour le peuple et offensante. C’est alors que s’instaura l’injustice des juges, ainsi qu’une grande corruption, et le vol d’État qui se poursuit à ce jour, démultiplié. Une plaie dont il est difficile de guérir. »

L’un des traits du nouveau gouvernement est une attitude franchement hostile à l’égard des étrangers, en réaction à l’occidentalisme de la Cour de Sophie. Un rôle important est joué dans la lutte contre « la clique étrangère » par le patriarche Joachim. Dans son testament (le patriarche meurt le 17 mars 1690), il insiste : « On ne doit pas fréquenter les latins, les luthériens, les calvinistes, les Tatars impies… » C’est à cette époque que des mesures sont prises pour compliquer les relations avec l’Occident (on renforce la censure des correspondances, on limite le nombre des entrées en Russie) ; en octobre 1689, Quirinus Kulman, mi-polonais mi-allemand, arrivé à Moscou en avril de la même année pour faire de la Moscovie le cinquième royaume de l’Apocalypse, celui où apparaîtra le Christ afin d’instaurer le royaume millénaire, est conduit au bûcher sur la place Rouge. Kulman est déclaré hérétique et brûlé vif, avec ses disciples et ses livres.

Dans le même temps, Pierre commence à fréquenter ouvertement la Nemietskaïa sloboda, où il noue des amitiés et des liens amoureux. En 1691, il s’éprend de la fille d’un artisan allemand, Anna Mons. Leur liaison durera plus de dix ans. Patrik Gordon, qui a cinquante-cinq ans en 1690, devient son grand maître en art et technique militaires, Franz Lefort, « débauché » de trente-sept ans, enseigne à Pierre, sans ménager sa peine, le culte de Bacchus et Vénus. C’est alors que naît l’idée de créer un « concile très ivrogne et très bouffon », composé des hommes les plus proches du tsar. Le rituel du « concile » est une parodie des rites ecclésiastiques. Il consiste avant tout en ripailles et débauches. Le concile est dirigé par l’ancien précepteur de Pierre – celui qui lui a appris à lire et à écrire –, Nikita Zotov, qui, pour la circonstance, se voit décerner le titre de « patriarche très bouffon », ou de « prince-pape ». Le prince Fiodor Romodanovski prend le nom de « prince-césar », Pierre celui d’archidiacre. Ivan le Terrible avait, lui aussi, créé une « Église » à part qui, composée d’opritchniks, priait pour les victimes de la terreur. À côté, la parodie de Pierre semble, toutes choses égales par ailleurs, presque innocente : elle fixe le cadre d’une ivrognerie sans frein.

D’autres raisons, psychologiques, pousseront Pierre à jouer au « concile » jusqu’à la fin de sa vie, à tourner en dérision les rites de l’Église. La réforme de Nikone, qui changera radicalement les rapports entre l’Église et l’État, sera ainsi préparée de longue date par ces parodies blasphématoires. De la même façon, la passion juvénile de Pierre pour la navigation sur la Iaouza donnera l’impulsion pour la création de la flotte, et les jeux militaires conduiront à la formation de la nouvelle armée.

Pierre n’invente rien de vraiment nouveau : son père, nous l’avons vu, aimait les spectacles, il aimait faire bombance, soûler les boïars et le clergé, il s’intéressait à la flotte. La différence entre le père et le fils n’est toutefois pas uniquement une question de tempérament. Toutes les qualités naturelles de Pierre, ses engouements, ses passions, ses sentiments, ses désirs prennent une tournure qualitativement différente après sa rencontre avec la Nemietskaïa sloboda et sa population venue d’un autre monde. Le pas franchi par Pierre en 1690 depuis le Kremlin jusqu’à la Nemietskaïa sloboda, marque la rupture avec les anciennes traditions, il fait tomber les murailles. « Pierre, écrit Sergueï Soloviev, s’enfuit du palais dans la rue, pour ne plus revenir au palais comme ses prédécesseurs s’y étaient confinés. » Pour le grand-père, le père et le frère de Pierre, explique l’historien, « le palais, inacessible, entouré de majesté et de terreur sacrées, n’était rien d’autre que le terem pour la femme russe des temps anciens : il défendait la pureté des mœurs… Le plus jeune fils d’Alexis, doté d’une nature ardente et passionnée, s’enfuit du palais dans la rue, or nous savons combien la rue russe était sale à la fin du XVIIe siècle4 ». Une fois dans la rue, le jeune tsar se retrouve à la Nemietskaïa sloboda, à mi-chemin de l’Europe.

Les amusements occupent entièrement le jeune monarque qui se dispense aussi, peut-être, de gouverner l’État parce qu’on ne lui demande pas son avis. Après la mort du patriarche Joachim, Pierre propose son candidat, Markel, métropolite de Pskov, mais la tsarine Natalia et les ecclésiastiques de son entourage veulent imposer le métropolite de Kazan, Adrien. Sept ans plus tard, le tsar évoquera cet épisode, à l’étranger. Son biographe rapporte : « Quand mourut le dernier patriarche de Moscou, il voulut nommer à sa place un homme savant, qui avait beaucoup voyagé et parlait le latin, l’italien et le français ; mais les Russes supplièrent bruyamment le tsar de n’en rien faire, pour les raisons suivantes : d’abord parce qu’il connaissait des langues barbares, ensuite parce que sa barbe n’était pas assez longue et ne convenait pas à la dignité de patriarche, enfin parce que son cocher voyageait le plus souvent sur le siège de la voiture, et non à cheval, comme l’exigeaient les usages5. »

Écarté des affaires de l’État, Pierre se consacre à ce qui l’intéresse, et avant tout à la flotte. Par deux fois, il se rend à Arkhanguelsk pour voir la mer et l’unique port maritime russe ; il ordonne la construction de deux navires. Il organise des manœuvres militaires auxquelles prennent part ses « régiments pour rire ». Le biographe du tsar note qu’il « servait Neptune et Mars, à l’instar de Bacchus, sans frein ni restriction6 ».

En janvier 1694, meurt la tsarine Natalia, à moins de quarante-cinq ans. Le tsar n’a pas encore vingt-deux ans. Pierre fait ses seconds débuts de tsar. Il commence par une guerre. Voltaire, qui écrira l’histoire de Pierre d’après des documents reçus de Pétersbourg, relève que le tsar a le choix, pour ses opérations militaires, entre la Turquie, la Suède et la Chine. En théorie, la chose est vraie. Mais la Chine est trop loin, et la Suède trop puissante ; ne restent que la Turquie et son vassal, le khan de Crimée. Les historiens expliquent diversement la décision prise, en 1695, d’engager les hostilités avec le puissant Empire ottoman. Il est vrai que les deux pays ont un vieux compte à régler, que les relations se sont détériorées, surtout depuis les raids sanglants des Tatars en Petite-Russie ; mais il y a aussi le désir d’accéder à la mer Noire, un des moteurs de la politique étrangère russe depuis le XVIe siècle. Le Faux-Dmitri, rappelons-le, avait été tué à la veille d’une campagne contre les Tatars. Le besoin de la mer Noire est devenu lancinant depuis le rattachement de la Petite-Russie. Sous le règne du père de Pierre, les Cosaques avaient pris Azov mais, nous l’avons vu, à la demande de Moscou qui avait conscience de son incapacité à conserver ce port, ils avaient été contraints de le rendre. Par deux fois, la régente Sophie avait tenté de s’emparer de la Crimée, en vain.

Dans son célèbre ouvrage antirusse, La Diplomatie secrète du XVIIIe siècle, Karl Marx écrit : « La Russie a besoin d’eau. Ces mots furent la devise de sa vie [de Pierre]. » Difficile, en l’occurrence, de contredire Marx (dont les propos résonneront, pour les historiens soviétiques, comme la justification de la politique de conquêtes du bâtisseur de l’Empire). Toutefois, la première campagne en direction de la mer Noire, n’est que le début d’une grande passion.

Déclenchée par Pierre, la campagne de Crimée ressemble à une réédition des expéditions de Vassili Golitsyne. Le véritable objectif est Azov, qui ferme l’accès à la mer Noire depuis le Don. La grande cause des échecs de Vassili Golitsyne avait été, nous l’avons vu, la steppe aride qu’il fallait absolument traverser pour s’emparer de la presqu’île. Le plan de Pierre, visiblement élaboré par Patrik Gordon, prévoit un mouvement en direction de la Crimée par des voies détournées, ainsi que, grande innovation, le transport d’une partie des troupes et du matériel par voie fluviale. La gigantesque armée, organisée à l’ancienne – cent vingt mille hommes conduits par le boïar Boris Cheremetiev –, doit mener une action contre les fortifications turques du Dniepr, conjointement avec les Cosaques. L’armée nouvelle, de son côté, commandée par le boïar Artamon Golovine, Patrik Gordon et Franz Lefort, gagne Azov et lance l’assaut de la forteresse, défendue par une garnison de huit mille Turcs.

Pierre se trouve dans la « nouvelle armée », au rang de « bombardier du régiment Preobrajenski », et s’occupe avant tout de l’artillerie. La direction collective de l’assaut se révèle un échec complet, les commandants ne parvenant jamais à se mettre d’accord. L’impréparation des soldats et des officiers, la résistance acharnée de la garnison, la puissante défense d’Azov – tout concourt à la défaite des Russes. Après un siège de trois mois et trois assauts repoussés avec de lourdes pertes pour les assaillants, on décide de renoncer. La retraite à travers la steppe, sous le harcèlement des Tatars, entraîne de nombreuses victimes supplémentaires. Les pertes sont plus considérables que celles enregistrées lors des campagnes de Golitsyne.

Le premier échec du tsar Pierre révèle un de ses principaux traits de caractère : la défaite déclenche en lui un sursaut d’énergie, il mobilise toutes ses forces pour recommencer et réussir. « L’échec, note Sergueï Soloviev, fit apparaître le grand homme : Pierre ne se découragea point, il sortit au contraire grandi du malheur et fit preuve d’une énergie stupéfiante pour effacer la défaite et assurer le succès de la campagne suivante. »

On entreprend de préparer une seconde tentative. Il est décidé d’attaquer Azov, non seulement par terre mais aussi par mer. Il importe donc d’avoir des navires que l’on commence à construire au chantier naval de Voronej. Déjà, sous le règne du tsar Michel, on y avait fabriqué des embarcations à fond plat ; les forêts profondes de la région, riches en chênes, tilleuls, pins, fournissent un remarquable matériau de construction. Pierre ordonne de construire des galères, selon un modèle apporté de Hollande. La première galère prend le nom de Principium et a pour capitaine le tsar lui-même, qui suit personnellement la construction de sa flotte. Outre les galères et des bateaux de transport, on construit une canonnière : Apôtre Pierre. Vingt-six mille hommes sont employés au chantier naval de Voronej. Enrôlés de force, les paysans travaillent mal ou s’enfuient. La construction est dirigée par des artisans étrangers.

Au printemps 1696, Azov est de nouveau assiégée, par terre et par mer, cette fois. En juillet, la forteresse se rend. La victoire fait un effet d’autant plus prodigieux que les troupes russes avaient depuis longtemps perdu la notion du succès. La victoire sur le sultan augmente l’importance de Moscou aux yeux de l’Occident, qui mène une lutte inlassable contre l’Empire ottoman. Moscou assiste à un incroyable triomphe. Un arc grandiose est édifié, d’au moins dix mètres de hauteur, orné d’emblèmes et d’inscriptions absolument incompréhensibles aux Moscovites : on s’est inspiré des triomphes des empereurs romains. Partout, ce ne sont que couronnes de lauriers, inscriptions célébrant les exploits d’Hercule et de Mars ; on a traduit en russe les fameuses paroles de César : « Veni, vidi, vici. » Qui célèbre-t-on exactement ? Sur ce point, les spectateurs sont perplexes. Ils voient défiler des chars transportant le boïar Cheïne, commandant en chef, puis l’amiral Lefort ; derrière, à pied, vêtu d’un habit allemand de couleur noire – un uniforme de capitaine –, suit le tsar Pierre. Jamais Moscou n’a rien vu de tel, et elle eût été bien en peine de seulement l’imaginer.

Pierre, cependant, juge insuffisante sa victoire ; il sent qu’il doit la consolider et se convaincre plus avant de ses possibilités. Il invite la Douma des Boïars à « saisir la Fortune par les cheveux » et à trouver les moyens de réaliser son projet : construire une flotte et accéder à la mer Noire, afin de poursuivre la guerre contre les Turcs. Or, pour construire la flotte, on manque d’argent et de techniciens. On instaure donc un impôt spécial, très lourd : tous les habitants de l’État moscovite participent à la création de la flotte. On organise des « compagnies », sortes de groupements de propriétaires terriens, tant religieux que profanes, contraints de prendre en charge la construction d’un navire ; les marchands doivent aussi construire les leurs. Des spécialistes, constructeurs de bateaux, charpentiers, sont mandés de l’étranger. Le tsar amène de force des ouvriers, il déplace à Azov trois mille streltsy et leurs familles, entreprend de bâtir un port à Voronej.

Paul Milioukov, qui s’est penché sur l’état de l’économie russe au temps des réformes de Pierre, constate : « Les bateaux construits par les “compagnies” se révélèrent inutilisables, et toute cette première flotte, qui avait coûté près de neuf cent mille roubles de l’époque (le Trésor recueillait annuellement environ un million et demi de roubles d’impôts), ne put être employée à aucun but pratique7. » Les campagnes militaires dont on ne voit pas la fin, car Pierre se prépare à combattre les « infidèles », la construction fébrile de la flotte, la lourde imposition, le très grand nombre d’étrangers dans l’entourage du tsar, suscitent un mécontentement croissant.

Dans sa biographie de Pierre, Sergueï Platonov écrit : « […] L’observateur tardif de son action durant cette période est prêt à voir en lui, non pas l’homme politique et l’homme d’État parvenus à maturité, mais un jeune utopiste et fantaisiste, alliant de façon originale un fort tempérament et une intelligence aiguë à une naïveté politique et un infantilisme sans frein8. » L’historien se considère comme cet « observateur tardif ». Il s’attaque à la biographie du tsar réformateur pour le bicentenaire de sa mort. Mais on fête parallèlement le huitième anniversaire de la révolution d’Octobre. Au même moment (1926), le grand écrivain Andreï Platonov écrit un récit historique, Les Écluses d’Épiphane, consacré à la construction, selon le plan de Pierre, du canal entre le Don et l’Oka ; ce n’est là qu’une partie d’un projet de plus vaste ampleur : relier les fleuves russes par des canaux, afin de créer « toute une voie fluviale » entre la Baltique, la mer Noire et la Caspienne. L’historien et l’écrivain découvrent des points communs entre les projets de Pierre et ceux de Staline : construction à marches forcées, sans tenir compte ni des victimes ni du résultat final.

Les détracteurs de Pierre eux-mêmes, contemporains ou « observateurs tardifs », ne peuvent lui dénier une cohérence. Comprenant la nécessité d’avoir ses propres spécialistes, Pierre envoie à l’étranger soixante et un jeunes nobles (dont vingt-trois ont des titres princiers), accompagnés de soldats (un pour chacun). Puis, en mars 1697, il part lui-même à l’étranger, au milieu d’une imposante délégation. À la tête de cette ambassade se trouvent Fiodor Golovine, gouverneur de Sibérie, et l’amiral Lefort. Le tsar, lui, voyage incognito, baptisé pour la circonstance capitaine Pierre Mikhaïlov. Il entre dans le désir constant de Pierre de rester dans l’ombre, en poussant ses serviteurs sur le devant de la scène – une part de ce jeu qu’affectionne le tsar, mais aussi la conviction sincère que d’autres en savent plus que lui et qu’il doit apprendre.

Le tsar quitte le pays malgré les signes manifestes d’un mécontentement croissant. Au début de 1697, le moine Abraham remet à Pierre une dénonciation de son action de tsar. Au nombre des principaux reproches, se trouve les « jeux » qu’affectionne le tsar, au lieu de s’occuper des affaires de l’État. Le moine est soumis à la torture et il dénonce de nombreuses personnes accusant Pierre et son mode de gouvernement « qui déplaît à Dieu ». En février, à deux semaines du départ, on informe le tsar d’un complot fomenté par le colonel de streltsy Ivan Tsykler, en vue de l’assassiner. En son temps, le colonel a soutenu Sophie, et les enquêteurs recherchent le fil reliant les conjurés à l’ancienne régente. En dépit des effroyables tortures appliquées aux suspects, ce fil n’est pas découvert. Alors, on exécute les conjurés, on éloigne les streltsy de Moscou, en confiant la capitale aux régiments commandés par des étrangers, et on renforce la surveillance autour de Sophie.

Aussitôt après l’exécution des conjurés, le 9 mars 1697, Pierre part pour l’étranger. Durant son absence, il confie le gouvernement de l’État à son oncle, Lev Narychkine, chef du Possolski Prikaze, et aux princes Boris Golitsyne et Semion Prozorovski. On charge le prince Fiodor Romodanovski d’assumer le contrôle de Moscou. L’un des piliers du « concile très ivrogne », décoré du titre de « prince-César », Romodanovski est à la tête du Prikaze Preobrajenski. L’état-major du régiment Preobrajenski s’est en effet assez rapidement transformé en police secrète : le Prikaze Preobrajenski. Du temps d’Alexis Mikhaïlovitch, nous l’avons vu, existait un Prikaze des Affaires secrètes, qui remplissait de multiples fonctions, dont celles de police. Le Prikaze Preobrajenski sera la première police politique russe. Fiodor Romodanovski le dirigera jusqu’à sa mort, en 1717 ; son fils, Ivan, lui succédera. Le Prikaze ne se charge pas des enquêtes ; il n’en a pas besoin, comptant sur les dénonciations. La règle : « au délateur le premier knout » est censée, on l’a vu, garantir contre les fausses accusations. Les aveux sont arrachés sous le knout et bien d’autres tortures (l’arsenal en est infini et varié). D’ordinaire, la sentence est prononcée par Fiodor Romodanovski lui-même.

La « Grande Ambassade », comme on l’appelle officiellement, compte plus de deux cents hommes. Ils forment la suite du premier ambassadeur, Franz Lefort, du second, Fiodor Golovine, diplomate expérimenté qui a signé le traité de Nertchinsk avec la Chine en 1689, et du troisième, Prokofi Voznitsyne, clerc de la Douma et diplomate professionnel. La suite comprend également, nous l’avons dit, le « capitaine Pierre Mikhaïlov ».

Officiellement, la raison qui pousse le tsar à décider d’envoyer une ambassade à l’empereur, aux rois d’Angleterre et de Danemark, au pape, en Hollande, à l’électeur de Brandebourg et à Venise, est d’ordre diplomatique : elle vise à « conforter l’amitié et l’amour éprouvés de longue date pour toutes les affaires chrétiennes, en vue d’affaiblir les ennemis de la Croix du Seigneur, le sultan turc, le khan de Crimée et toutes les hordes bassourmanes… ». C’est un motif convaincant : maître d’Azov, Pierre souhaite s’assurer que les autres adversaires de l’Empire ottoman sont prêts à poursuivre la guerre contre les « ennemis de la Croix du Seigneur », et à s’entendre sur une stratégie commune. L’itinéraire du voyage est établi en fonction de son but officiel. Née dans la première moitié des années 1680, l’alliance antiturque inclut l’Empire austro-hongrois, la Pologne, puis Venise. Le protecteur et garant de l’union est le pape Innocent XI, qui lui donne le nom de Sainte Ligue.

Hors des frontières de Russie, Pierre ne tarde pas à se convaincre que l’Europe est surtout préoccupée de la guerre entre Habsbourg et Bourbons. Puis il apprend que l’empereur s’apprête à conclure la paix avec le sultan, sans même en avoir averti la Russie. Le tsar ne s’en indigne pas particulièrement, la diplomatie n’étant pas, alors, son principal centre d’intérêt. Si Pierre quitte sans remords son pays, c’est qu’il ne l’a, de fait, pas vraiment gouverné jusqu’à présent. Il est attiré à l’étranger par la curiosité, le désir de voir et d’apprendre ce qu’il ne connaît pas encore, dans les domaines qui le passionnent. Ambassadeur de France à Stockholm, le comte d’Avaux, qui suit la progression de la délégation russe en Europe, rapporte à Louis XIV ce voyage « si bizarre et qui est en effet si fort contre le bon sens9 ».

Pierre sait parfaitement pourquoi il est parti. Les innombrables lettres qu’il envoie à Moscou de l’étranger portent un cachet de cire représentant un jeune charpentier, entouré d’armes et d’instruments de navigation, avec cette devise : « Car je suis au rang de l’élève, et j’exige que l’on m’instruise. » Le tsar veut apprendre et il se rend là où il peut trouver des maîtres. Par la suite, dans un préambule au Règlement de Marine, il expliquera ainsi l’objectif de son voyage : « Afin que ce domaine nouveau (la construction de la flotte) s’implantât pour toujours en Russie, le souverain conçut l’idée d’initier son peuple à cet art et, dans ce but, il envoya un grand nombre d’hommes de noble naissance en Hollande et en d’autres États, étudier l’architecture et la navigation. Et, plus extraordinaire, comme si le monarque eût éprouvé de la honte à demeurer à la traîne de ses sujets dans cet art, il prit la tête de la marche en Hollande10. »

Pierre voyage seize mois à travers l’Europe : de Riga, où les Russes sont mal accueillis, l’ambassade gagne la Courlande où elle est fort bien reçue, puis le Brandebourg qui deviendra bientôt la Prusse, enfin la Hollande et l’Angleterre. Pierre séjournera dans ces derniers pays pendant neuf mois, passant le plus clair de son temps sur les chantiers navals. L’ambassade russe arrive ensuite dans la capitale de l’Empire, Vienne, étape sur la route de Venise. Mais la nouvelle qu’une révolte des streltsy a éclaté à Moscou contraint Pierre à interrompre son voyage et à rentrer en hâte.

Pierre veut tout voir, et il voit beaucoup de choses. S’il s’intéresse principalement aux bateaux, il n’en visite pas moins les musées, un cabinet anatomique à Leyde, le Parlement de Londres ; il rencontre des monarques, des hommes d’État, des savants. Partout, il se montre égal à lui-même : remarquant le dégoût de certains membres de sa suite à la vue d’un corps à la morgue, il leur ordonne d’en déchiqueter les muscles avec les dents. Dans l’un des premiers romans de l’époque soviétique (1922), le héros, un tchékiste, expliquant que le spectacle de la mort violente corrompt, cite en exemple Pierre Ier et son ordre de déchiqueter un cadavre à coups de dents : « C’est autre chose, il n’y avait rien là de dépravant. Ce qui est nécessaire, ne corrompt pas11. »

Karamzine reproche à Pierre d’avoir voulu faire « la Hollande en Russie ». Au début du XIXe siècle, cela semble un peu ridicule, mais à la fin du XVIe, la Hollande (les Pays-Bas, les États-Généraux, comme on appelle alors ce pays en Russie) est l’une des grandes puissances européennes, un État au sommet de sa puissance et de sa richesse, tant matérielle que culturelle. Pierre aime la Hollande – sans l’avoir jamais vue – depuis son enfance. Les Hollandais de la Nemietskaïa sloboda ont été ses premiers maîtres dans le domaine de la navigation et de la flotte, ainsi qu’en divers métiers ; et la seule langue étrangère qu’il connaisse est le néerlandais.

Le tsar n’est pas déçu par la rencontre avec le pays de ses rêves. La maisonnette de Saardam, dans laquelle Pierre vit incognito, deviendra par la suite un lieu de pèlerinage. Napoléon lui-même y fera une brève visite. Et quand le futur Alexandre II s’y rendra, son compagnon de voyage, le poète Vassili Joukovski, écrira au crayon sur un des murs : « Au-dessus de cette humble chaumière, Volent les saints anges. Recueille-toi, Grand Prince : Ici est le berceau de Ton Empire. Ici est née la grande Russie. » On peut y voir une outrance poétique et considérer que l’Empire de Russie n’est pas né dans la maisonnette de Saardam. Il n’empêche que les vers de Joukovski reflètent l’impression produite sur les générations suivantes par le voyage de Pierre en Europe. Dans la Russie de la fin du XVIIe siècle, en revanche, l’absence prolongée du tsar effraie, elle donne naissance aux rumeurs angoissées de la substitution et de la proche venue de l’Antéchrist.

Pierre regarde l’Europe, et l’Europe regarde le tsar. Le représentant de l’Autriche à Moscou tranquillise l’empereur, l’informant que le voyage du tsar ne peut être considéré comme un fait inouï, car au Xe siècle, déjà, un souverain russe s’est rendu à la Cour de l’empereur Henri IV, à Worms. Le diplomate fait allusion au voyage effectué en Europe occidentale par le grand-prince Iziaslav Iaroslavovitch, en 1075. Mais depuis six cents ans, l’Europe n’a pas vu de monarque russe.

À compter du milieu du XVIe siècle, nous l’avons dit, des relations de voyageurs, découvrant ce pays étranger et lointain qu’est la Russie, font leur apparition : Herberstein (1549-1556), Possevino (1568), Fletcher (1591), Petrey (1615), Oléarius (1656). À partir de 1629, on trouve des informations sur la Russie dans une revue populaire du XVIIe siècle, Le Théâtre européen, et, en 1638, la « Grande-principauté de Moscou » fait la une et devient un thème permanent. L’arrivée du tsar Pierre en Europe attire l’attention sur son pays ; l’image qu’on s’en faisait se trouve à la fois modifiée et confirmée sur bien des points.

Les biographes de Pierre ne peuvent s’empêcher de citer l’opinion de deux princesses allemandes – celles de Hanovre et de Brandebourg –, la mère et la fille, que le tsar rencontre au début de son périple. La fille, Sophie-Charlotte, déclare : « Il est visible qu’on ne lui a pas même appris à manger, mais j’ai apprécié ses façons naturelles et sans contrainte. » Sa mère, Sophie, estime que « s’il avait reçu une meilleure éducation, il serait un homme parfait, car il a maintes qualités et un esprit extraordinaire ». Tous ceux qui voient Pierre au cours de son voyage et laissent un témoignage, partagent l’avis des princesses : le tsar est talentueux, intelligent, vivant et sans la moindre éducation ; il ignore la façon de se conduire en Europe.

Étonnés par son aspect et son comportement, son infinie curiosité et ses étranges mœurs, les contemporains se montrent unanimes : par son séjour en Europe, Pierre fait la preuve de sa volonté de progrès, il veut passer des ténèbres à la lumière. Les uns, dont Leibniz, convaincus de la force et de l’intelligence du tsar, ne doutent pas qu’il réussisse. D’autres sont plus sceptiques. Ruzzini, diplomate vénitien, résume leur point de vue : « On ne saurait dire si les observations faites par le tsar au cours de son voyage et l’invitation faite à de nombreuses personnes de venir en Russie enseigner ses sujets et développer les métiers, suffiront à transformer ce peuple barbare en peuple civilisé et à le pousser à l’action. Si l’esprit et la force de volonté du peuple étaient en rapport avec les dimensions gigantesques de ce tsarat, la Moscovie serait une grande puissance12. » Un siècle et demi plus tard, le célèbre historien anglais Macaulay verra dans le voyage de Pierre « une époque dans l’histoire, non seulement de son pays, mais dans celle de l’Angleterre et dans l’histoire mondiale13 ».

L’action de Pierre, à un degré nettement plus important que pour ses prédécesseurs, est double. Le moindre de ses actes est une explosion dont la puissance est démultipliée par les ondes de choc qui se propagent dans le temps et continuent d’agir des siècles après la mort du « tsar bolchevik ».

Sergueï Soloviev écrit : « Pierre partit du sang et il revint au sang. » Pierre part en Europe, après l’exécution du colonel des streltsy Tsykler ; il rentrera en Russie, alors que la révolte des streltsy aura échoué, pour juger les émeutiers.

À la fin du mois de mai, les streltsy, exilés de Moscou, décident de regagner la capitale pour « piller la Nemietskaïa sloboda, massacrer les Allemands car l’orthodoxie se perd par leur faute, massacrer aussi les boïars… ne pas laisser le souverain entrer dans Moscou et le tuer pour avoir cru aux Allemands… ». On envoie, à la rencontre des streltsy, les troupes gouvernementales conduites par Cheïne. Le 18 juin, la bataille a lieu. L’artillerie de Patrik Gordon est décisive. Défaits, les streltsy sont arrêtés. Après les premiers interrogatoires, Romodanovski fait exécuter cinquante-six émeutiers. Pierre répond à une lettre du « prince-César » sur la révolte : « Votre Grâce écrit que la graine d’Ivan Mikhaïlovitch croît, en quoi je vous prie de vous montrer ferme ; sans cela, il sera tout à fait impossible d’éteindre cet incendie. » Le tsar annonce également qu’il rentre au plus vite, bien que cela implique pour lui de renoncer à son voyage à Venise.

Le simple nom d’Ivan Mikhaïlovitch Miloslavski, resté, pour Pierre, l’organisateur de la première révolte des streltsy dont le tsar a été témoin à l’âge de dix ans, le terrifie. Pierre en est si épouvanté que, lorsqu’il châtie Tsykler, il ordonne d’exhumer le corps d’Ivan Miloslavski pour « exécuter » le défunt. Or, il se trouve que la « graine » Miloslavski « croît ».

De retour à Moscou, Pierre est bien résolu à en finir une bonne fois avec ces streltsy qui, depuis douze ans, font vaciller son trône. Toujours partant pour l’action, le tsar participe personnellement à l’enquête sur les causes de la révolte, il recherche les liens avec Sophie, assiste aux séances de tortures. Les historiens divergent sur le rôle assumé par le tsar dans les exécutions. Ajoutant foi aux déclarations de diplomates autrichiens, Sergueï Soloviev écrit que Pierre trancha lui-même la tête à cinq streltsy et obligea Romodanovski, Golitsyne et Menchikov à suivre son exemple. La principale source d’informations sur la façon dont fut écrasée la révolte, reste à ce jour le journal de l’ambassadeur impérial, Johann-Georg Korb, envoyé à Moscou par Léopold Ier en 1698. Le journal paraît à Vienne en latin, mais les autorités russes ne tardent pas à exiger – et à obtenir – que l’ouvrage soit détruit. Le journal de Korb paraîtra pourtant en russe, dans les années 1866-1867. Le responsable de l’ambassade, Ignace-Christophe Guarenti, consigne aussi ses impressions. Les Autrichiens, toutefois, n’ont pas été les témoins directs des exécutions. Ils ne les évoquent donc que d’après les récits de leurs amis russes. Cela permet à certains historiens de nier la participation personnelle de Pierre au massacre.

Pierre n’est sans doute pas plus cruel que ne l’était son père, qui fit montre de la plus extrême brutalité pour réprimer les innombrables soulèvements de son règne. Il n’est pas plus cruel que les streltsy qui, en 1682, avaient littéralement mis en pièces des boïars et des étrangers. La seule différence est qu’en 1698, les témoins sont plus nombreux, y compris étrangers. Et l’acharnement du tsar à extirper la graine de la révolte des streltsy donne l’impression d’une cruauté toute particulière. Quoi qu’il soit, le châtiment est très dur, même pour les mœurs de l’époque : dans les mois de septembre et octobre, le nombre des exécutions atteint les mille. En février 1699, quelques centaines supplémentaires s’y ajoutent. En juin 1699, Pierre démantèle les seize régiments de streltsy, dispersant les hommes, privés de leurs armes, en diverses villes du pays qu’ils n’ont pas le droit de quitter.

En dépit de recherches plus que zélées, Pierre ne parvient pas à trouver le lien rattachant la révolte des streltsy à Sophie. L’ancienne régente n’en est pas moins contrainte de prendre le voile sous le nom de sœur Suzanne. Elle restera au monastère Novodievitchi (Nouveau Monastère des Vierges) où elle était déjà recluse, sous une garde renforcée, jusqu’à sa mort, le 3 juillet 1704.

Le règne de Pierre commence pour la troisième fois. Mais cette fois est la bonne. Le tsar a concentré entre ses mains tout le pouvoir possible.

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