Gustin Sabayot, sans lui faire de tort, je peux bien répéter quand même qu’il s’arrachait pas les cheveux à propos des diagnostics. C’est sur les nuages qu’il s’orientait.

En quittant de chez lui il regardait d’abord tout en haut : « Ferdinand, qu’il me faisait, aujourd’hui ça sera sûrement des rhumatismes ! Cent sous ! »… Il lisait tout ça dans le ciel. Il se trompait jamais de beaucoup puisqu’il connaissait à fond la température et les tempéraments divers.

« Ah ! voilà un coup de canicule après les fraîcheurs ! Retiens ! C’est du calomel tu peux le dire déjà ! La jaunisse est au fond de l’air ! Le vent a tourné… Nord sur l’Ouest ! Froid sur Averse !… C’est de la bronchite pendant quinze jours ! C’est même pas la peine qu’ils se dépiautent !… Si c’est moi qui commandais, je ferais les ordonnances dans mon lit !… Au fond Ferdinand dès qu’ils viennent c’est des bavardages !… Pour ceux qui en font commerce encore ça s’explique… mais nous autres ?… au Mois ?… À quoi ça rime ?… je les soignerais moi sans les voir tiens les pilons ! D’ici même ! Ils en étoufferont ni plus ni moins ! Ils vomiront pas davantage, ils seront pas moins jaunes, ni moins rouges, ni moins pâles, ni moins cons… C’est la vie !… » Pour avoir raison Gustin, il avait vraiment raison.

« Tu les crois malades ?… Ça gémit… ça rote… ça titube… ça pustule… Tu veux vider ta salle d’attente ? Instantanément ? même de ceux qui s’en étranglent à se ramoner les glaviots ?… Propose un coup de cinéma !… un apéro gratuit en face !… tu vas voir combien qu’il t’en reste… S’ils viennent te relancer c’est d’abord parce qu’ils s’emmerdent. T’en vois pas un la veille des fêtes… Aux malheureux, retiens mon avis, c’est l’occupation qui manque, c’est pas la santé… Ce qu’ils veulent c’est que tu les distrayes, les émoustilles, les intrigues avec leurs renvois… leurs gaz… leurs craquements… que tu leur découvres des rapports… des fièvres… des gargouillages… des inédits !… Que tu t’étendes… que tu te passionnes… C’est pour ça que t’as des diplômes… Ah ! s’amuser avec sa mort tout pendant qu’il la fabrique, ça c’est tout l’Homme, Ferdinand ! Ils la garderont leur chaude-pisse, leur vérole, tous leurs tubercules. Ils en ont besoin ! Et leur vessie bien baveuse, le rectum en feu, tout ça n’a pas d’importance ! Mais si tu te donnes assez de mal, si tu sais les passionner, ils t’attendront pour mourir, c’est ta récompense ! Ils te relanceront jusqu’au bout. » Quand la pluie revenait un coup entre les cheminées de l’usine électrique : « Ferdinand ! qu’il m’annonçait, voilà les sciatiques !… S’il en vient pas dix aujourd’hui, je peux rendre mon papelard au Doyen ! » Mais quand la suie rabattait vers nous de l’Est, qu’est le versant le plus sec, par-dessus les fours Bitronnelle, il s’écrasait une suie sur le nez : « Je veux être enculé ! tu m’entends ! si cette nuit même les pleurétiques crachent pas leurs caillots ! Merde à Dieu !… Je serai encore réveillé vingt fois !… »

Des soirs il simplifiait tout. Il montait sur l’escabeau devant la colossale armoire aux échantillons. C’était la distribution directe, gratuite et pas solennelle de la pharmacie…

« Vous avez des palpitations ? vous l’Haricot vert ? qu’il demandait à la miteuse. — J’en ai pas !… — Vous avez pas des aigreurs ?… Et des pertes ?… — Si ! un petit peu… — Alors prenez de ça où je pense… dans deux litres d’eau… ça vous fera un bien énorme !… Et les jointures ? Elles vous font mal !… Vous avez pas d’hémorroïdes ? Et à la selle on y va ?… Voilà des suppositoires Pepet !… Des vers aussi ? Avez remarqué ?… Tenez vingt-cinq gouttes miroboles… Au coucher !… »

Il proposait tous ses rayons… Y en avait pour tous les dérèglements, toutes les diathèses et les manies… Un malade c’est horriblement cupide. Du moment qu’il peut se jeter une saloperie dans le cornet il en demande pas davantage il est content de se trisser, il a grand-peur qu’on le rappelle.

Au coup du cadeau je l’ai vu moi, Gustin, rétrécir à dix minutes des consultations qu’auraient duré au moins deux heures conduites avec des précautions. Mais j’avais plus rien à apprendre sur la manière d’abréger. J’avais mon petit système à moi.

C’est à propos de ma Légende que je voulais lui causer. On avait retrouvé le début sous le lit de Mireille. J’étais bien déçu de la relire. Elle avait pas gagné au temps ma romance. Après des années d’oubli c’est plus qu’une fête démodée l’ouvrage d’imagination… Enfin avec Gustin j’aurais toujours une opinion libre et sincère. Je l’ai mis tout de suite dans l’ambiance.

« Gustin que je lui ai fait comme ça, tu n’as pas toujours été aussi connard qu’aujourd’hui, abruti par les circonstances, le métier, la soif, les soumissions les plus funestes… Peux-tu encore, un petit moment, te rétablir en poésie ?… faire un petit bond de cœur et de bite au récit d’une épopée, tragique certes, mais noble… étincelante !… Te crois-tu capable ?… »

Il restait là Gustin assoupi sur son escabeau, devant les échantillons, le placard béant… Il ne pipait plus… il ne voulait pas m’interrompre…

« Il s’agit, que je l’ai prévenu, de Gwendor le Magnifique, Prince de Christianie… Nous arrivons… Il expire… au moment même où je te cause… Son sang s’échappe par vingt blessures… L’armée de Gwendor vient de subir une abominable défaite… Le Roi Krogold lui-même au cours de la mêlée a repéré Gwendor… Il l’a pourfendu… Il n’est pas fainéant Krogold… Il fait sa justice lui-même… Gwendor a trahi… La mort arrive sur Gwendor et va terminer son boulot… Écoute un peu !

« Le tumulte du combat s’affaiblit avec les dernières lueurs du jour… Au loin disparaissent les derniers Gardes du Roi Krogold… Dans l’ombre montent les râles de l’immense agonie d’une armée… Victorieux et vaincus rendent leurs âmes comme ils peuvent… Le silence étouffe tour à tour cris et râles, de plus en plus faibles, de plus en plus rares…

« Écrasé sous un monceau de partisans, Gwendor le Magnifique perd encore du sang… À l’aube la mort est devant lui.

« “ As-tu compris Gwendor ?

« — J’ai compris ô Mort ! J’ai compris dès le début de cette journée… J’ai senti dans mon cœur, dans mon bras aussi, dans les yeux de mes amis, dans le pas même de mon cheval, un charme triste et lent qui tenait du sommeil… Mon étoile s’éteignait entre tes mains glacées. Tout se mit à fuir ! Ô Mort ! Grands remords ! Ma honte est immense !… Regarde ces pauvres corps !… Une éternité de silence ne peut l'adoucir !…

« — Il n’est point de douceur en ce monde Gwendor ! rien que de légende ! Tous les royaumes finissent dans un rêve !…

« — Ô Mort ! Rends-moi un peu de temps… un jour ou deux ! Je veux savoir qui m’a trahi…

« — Tout trahit Gwendor… Les passions n’appartiennent à personne, l’amour, surtout, n’est que fleur de vie dans le jardin de la jeunesse. ”

« Et la mort tout doucement saisit le prince… Il ne se défend plus… Son poids s’est échappé… Et puis un beau rêve reprend son âme… Le rêve qu’il faisait souvent quand il était petit, dans son berceau de fourrure, dans la chambre des Héritiers, près de sa nourrice la morave, dans le château du Roi René… »

Gustin il avait les mains qui lui pendaient entre les genoux…

« C’est pas beau ? » que je l’interroge.

Il se méfiait. Il voulait pas trop rajeunir. Il se défendait. Il a voulu que je lui explique encore tout… le pourquoi ?… Et le comment ?… C’est pas si facile… C’est fragile comme papillon. Pour un rien ça s’éparpille, ça vous salit. Qu’est-ce qu’on y gagne ? J’ai pas insisté.

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