Elle aurait pu regarder le piano du restaurant avec hostilité. En jouer pendant que les clients mangeaient, buvaient, parlaient, riaient trop fort, n’était pas un sort enviable. Mais elle s’était accoutumée à cette manière désobligeante pour elle et pour le piano de manifester leur talent. Tandis qu’elle rangeait son sac, son chapeau et son manteau, elle le fixait avec un sourire complice. Ce n’était pas le meilleur qu’elle ait eu à faire chanter de ses dix doigts, mais elle-même n’était plus, et depuis longtemps, une pianiste à l’agenda noirci comme une partition de Bach.
Même si elle était quelquefois applaudie parce qu’elle avait choisi un air qui plaisait aux clients d’une table, elle jouait dans l’inattention générale. Elle était chichement payée pour ajouter des bruits harmonieux à la cacophonie du restaurant. C’était son modeste boulot. Elle ne se plaignait pas, et moins encore enrageait contre ces mufles qui bâfraient sans prêter attention à sa musique. Au contraire, elle paraissait heureuse, son visage comme illuminé par les sons qu’elle tirait allègrement du piano, appliquée à jouer le mieux possible, concentrée sur son art et sa technique, indifférente à l’indifférence qui l’entourait. Et c’était ce plaisir et cette joie étranges, presque déplacés, inexplicables, qui piquaient la curiosité de quelques déjeuneurs et dîneurs, les rendaient tout à coup attentifs à la vieille pianiste, et même, suspendant leur fourchette, les touchaient au cœur.
Elle jouait presque toujours les mêmes morceaux, mais jamais dans le même ordre. Summertime, La Vie en rose, Night and day, Les Feuilles mortes, La Mer, Lady be good, Je suis venu te dire que je m’en vais, Avec le temps, Is this love. Quoi d’autre ? L’allegro agitato du Concerto en fa de Gershwin, Le Bal chez Temporel, Le Petit Vin blanc, Plaisir d’amour, Que sera, sera. Quoi encore ? Caravane, une valse de Chopin, Pigalle, There will never be another you, Au café du canal, The man I love, etc. Programme très éclectique. Comme la vie. Comme sa vie. Qu’elle racontait à travers ce qu’elle jouait. Chaque air, chaque chanson évoquait un épisode de son existence, la couleur d’un souvenir, la violence ou la douceur d’une émotion. Elle interprétait au piano son autobiographie en variant chaque fois la chronologie. Elle était ailleurs, à Paris, à New York, à Bratislava, à Berlin, à Varsovie, à Venise ; elle était tout entière dans sa mémoire, dans l’invincible charme de la mélancolie, dans une bienheureuse nostalgie ; et elle se fichait bien qu’à deux mètres d’elle quelqu’un réclamât bruyamment de la moutarde puisque, corps et âme dans sa ressouvenance musicale, elle ne l’entendait pas.