Double je

« Double je » parce que ces écrivains, ces chanteurs, ces musiciens, ces architectes, ces scientifiques, etc., étaient nés dans une langue et une culture étrangères et qu’ils avaient opté pour la langue et la culture françaises. Le plus souvent, ils avaient fui une dictature, fasciste ou communiste. Mais ce fut aussi, parfois, pour l’amour d’une femme ou d’un homme qui vivait en France.

Quand, en juin 2001, j’ai arrêté Bouillon de culture, Michèle Cotta, directrice générale de France 2, m’a dit que ce serait bien, et pour les téléspectateurs et pour moi, de prolonger ma présence à l’antenne sous la forme d’une émission mensuelle. Une sorte de décélération avant la sortie finale du plongeur. J’eus aussitôt l’idée de Double je — même si je mis toutes les vacances avant de trouver le titre — parce que j’avais été impressionné dans les Bouillon de culture enregistrés à l’étranger par tous ces Chiliens, ces Israéliens et Palestiniens, ces Tchèques, ces Espagnols, ces Australiens, ces Maliens, ces Géorgiens, etc., qui parlaient notre langue avec compétence et amour. Certains avaient émigré chez nous, nous apportant leurs talents. Pourquoi ? Comment ? Il n’y avait pas deux aventures semblables. Qu’ils nous les racontent ! Qu’ils nous expliquent s’il avait été difficile de passer de leur pays au nôtre, de leur langue à la nôtre, d’un je à un autre je. Donner la parole à tous ces magnifiques rastaquouères culturels, qu’ils soient établis en France depuis longtemps ou qu’ils y soient récemment arrivés. Ou bien aller à l’étranger pour rencontrer ces femmes et ces hommes francophones et francophiles.

Pendant quatre ans, j’ai interviewé cent cinquante-deux « double je » issus de quarante-trois pays. L’émission avait de très nombreux abonnés parce qu’on y faisait connaissance avec des personnages aussi étonnants qu’admirables. Ainsi, le Malien Cheick Modibo Diarra, passé par l’université française avant de devenir un scientifique de haut vol à la Nasa ; l’historien américain du pain français Steven L. Kaplan ; Brian Molko, le chanteur anglais du groupe Placebo ; la présidente de la République de Lettonie, Vaira Vike-Freiberga ; Andrzej Seweryn, Polonais devenu sociétaire de la Comédie-Française ; Zhu Xiao Mei, victime et actrice de la Révolution culturelle chinoise, qui ne renoua qu’en France avec le piano dont elle est une virtuose.

Double je était une émission produite et diffusée par France 2 et TV5 Monde. La dernière, florilège des trente-sept émissions précédentes, commentée par Erik Orsenna, fut diffusée sur France 2 le 6 janvier 2006. Mais elle ne passa jamais sur TV5 Monde ! Jean-Jacques Aillagon, devenu entre-temps le président de la chaîne francophone internationale, avait nommé à la direction des programmes un jeune imbécile qui jugeait que la culture n’intéressait pas le public de la chaîne. Il refusa donc de la diffuser. Avec la bénédiction de son patron qui, lorsqu’il avait été ministre de la Culture, sermonnait les directeurs des chaînes publiques parce qu’ils n’accordaient pas une place assez généreuse aux émissions culturelles sur leurs antennes…

Cette histoire confirme mon soupçon que les personnes les plus intelligentes, les plus cultivées, à de certains moments, et peut-être pour des raisons qu’il faut chercher dans leur vie privée (je suis gentil, j’avance une explication honorable), égarent leur bon sens et deviennent très sottes.

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