Sensualité

On m’a fait remarquer que j’emploie souvent le mot sensualité dans ma conversation. Non pour parler de sexe ou d’érotisme, mais pour raconter des choses banales de la vie dans lesquelles mes sens, en particulier le toucher, prennent du plaisir.

Ainsi, l’ouverture des paquets de livres apportés par des coursiers ou par des facteurs. Qu’ils soient retirés de leurs enveloppes de gros papier avec lenteur ou après que mes doigts les en ont arrachés, les volumes, même encore aujourd’hui, me sont comme des surprises, des cadeaux. En saisir un, en lire le titre, le nom de l’auteur, de l’éditeur, le retourner, en lire la quatrième de couverture, le palper, l’ouvrir, le casser, le caresser, le retourner, le soupeser, le rouvrir au hasard, en lire quelques lignes, le refermer, le classer, tout un rituel dont je ne me lasse pas et qui chaque fois excite mes mains et mes yeux.

Je décris ailleurs (> Main) la sensualité de la main qui tient le stylo et qui glisse sur le papier, et, dans le Dictionnaire amoureux du vin, l’ensorcelante sensualité des vendanges.

Quand mes mains se posent sur le volant de la voiture, puis le caressent, le serrent, le tournent, je ressens, transmise du bout des doigts au cerveau, une très légère jouissance. Les belles voitures dégagent une certaine sensualité que les publicitaires utilisent d’abondance dans des films dont l’ambition est de séduire l’œil du téléspectateur.

Préservé de la cigarette parce que je ne supportais pas le contact du papier sur mes lèvres, vers la trentaine j’ai été conquis par la beauté des havanes bien rangés dans leur boîte, par leurs bagues colorées, par leurs noms espagnols, par leurs odorantes fumées bleuâtres. Ah ! humer un cigare avant de l’allumer, respirer longuement ses lourds parfums de cape et de tripe ! Ses fragrances d’humus, de corruption, de merde excitent le nez qui transmet à toute la machinerie des sens.

Petit garçon, je passais quelques après-midi dans l’atelier de deux tailleurs proches de l’épicerie familiale. J’aimais tâter les étoffes, les palper, les lisser, les frotter contre ma joue ou contre mes cuisses. « On en fera un tailleur », lançaient les deux frères. Mais leurs immenses ciseaux me faisaient peur. Si j’étais riche, je ne pisserais pas tout le temps, comme le disait Alphonse Allais, mais je me coucherais chaque soir dans des draps propres, de préférence en métis blanc. Le corps nu s’y glisse avec volupté.

Dans l’amour des chats la part de sensualité est considérable. Les caresser sans fin, enfoncer les doigts dans leur poil, prendre à pleine pogne la peau et sa fourrure, leur gratter le dessus du crâne, leur frictionner les oreilles — ce qui provoque chez eux un mouvement de tête impulsif de jouissance, parfois accompagné de bave —, leur tripoter le dessous du menton et le cou, leur prodiguer mille attouchements et câlineries, tout cela procure beaucoup de plaisir aux mains baladeuses des maîtres-amis-masseurs-amoureux-esclaves des chats.

Quand on est soi-même chat entre des mains expertes… Nous voici dans l’érotisme, et ce ne serait pas une bonne sortie pour cette entrée. Restons dans la sensualité avec la shampouineuse qui, professionnelle rémunérée, me gratouille la tête tantôt avec rudesse, tantôt avec douceur. Ô béatitude ! Ô félicité ! Même le séchage des cheveux avec une serviette, c’est bon. Je bénis le ciel quand le coiffeur est en retard et que, pour me faire patienter, elle prolonge son travail par des massages du crâne, des tempes et de la nuque. Le pourboire sera en conséquence.

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