Le seau est une victime du progrès. Les gens de ma génération se souviennent d’avoir rempli et porté de lourds seaux à charbon, et d’avoir aperçu dans la chambre de leurs parents et grands-parents des seaux hygiéniques. J’ai tenu entre mes jambes le seau dans lequel s’écoulait par saccades le lait de la vache aux pis alternativement serrés. Et combien de seaux d’eau ai-je tirés des puits ? Le récipient s’accrochait à l’extrémité d’une chaîne qui descendait à plus de vingt mètres. On guettait le bruit du métal frappant le liquide. Puis l’on donnait un peu de mou pour bien remplir le seau qui était ensuite remonté à la force des bras en actionnant une manivelle. Éviter toute brusquerie afin de ne pas entendre l’eau retomber dans l’eau.
Les chauds après-midi d’été, l’eau tirée du puits juste avant le goûter des enfants était jugée trop fraîche par ma mère pour être bue sans attendre. C’était le seul moment de la journée où je me portais volontaire pour la corvée du puits. Dès que j’avais hissé le seau sur la margelle, j’arrondissais mes deux mains et les plongeais dans l’eau pour en laper le contenu.
Dans les appartements des villes les seaux ont disparu au profit des cuvettes et des bassines en plastique, alors qu’à la campagne, même s’ils sont eux aussi en plastique, ils tiennent le coup, ils sont encore là. Seaux d’eau tirée aux robinets, ils servent aussi à écoper. Seaux remplis des cendres de la cheminée, qui seront répandues sur des terres à composter. Seaux de friture rapportée de la Saône ou d’un étang des Dombes. Enfin, groupés, empilés, prometteurs, les seaux des vendanges…